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Cette journée d’études vise à poser les premiers jalons d’un colloque international qui sera organisé à l’IRISSO sur le thème des pollutions et inégalités environnementales en 2027-2028. L’objectif est également de réunir le comité scientifique du colloque afin de définir les contours de l’évènement.

Les questions de santé environnementale et les pollutions en général sont à l’origine d’inquiétudes croissantes conduisant ou non à des mobilisations ou des formes d’action collective. Ces pollutions peuvent être très visibles notamment lorsqu’elles sont liées à des infrastructures à fort impact environnemental, comme les déchetteries, les raffineries, les incinérateurs, les échangeurs d’autoroutes, les voies rapides, les aéroports, les centres de traitement des déchets et les zones industrielles ou l’être beaucoup moins comme dans le cas de la pollution de l’air extérieur ou intérieur, celles des contaminations des sols en milieu urbain ou celles des eaux potables en lien avec les pesticides, leurs métabolites ou encore les PFAS. Dans tous ces cas, bien que ces pollutions aient des effets globaux, elles touchent de façon plus directe des populations vivant sur des territoires impactés. Cette surexposition de certains territoires et de certains groupes aux pollutions a fait l’objet de nombreuses interrogations, notamment en termes d’injustice ou d'inégalités environnementales.

En réponse à des alertes citoyennes, qui sont le plus souvent formulées par des collectifs de riverain·es ou des organisations non-gouvernementales promouvant la justice environnementale, les agences sanitaires réalisent régulièrement (mais non systématiquement) des investigations sur cette potentielle surexposition dans le cadre de leur mission de surveillance réglementaire. Cependant, ces investigations, par le type de questions qui sont posées et les protocoles scientifiques qui sont mobilisés, aboutissent souvent à des résultats non concluants ou suggèrent parfois l’absence de problèmes, pouvant légitimer indirectement l’inaction des autorités publiques (Allen et al. 2017, Barbier 2019, Henry 2017, Henry 2021). Cela ne signifie pas que certains problèmes n’existent pas sur ces territoires, mais plutôt que les questions posées, les protocoles scientifiques utilisés ou les données disponibles n’ont pas permis de les objectiver scientifiquement (Hess, 2016). Dans ces situations, de plus, les communautés locales n'ont, dans la plupart des cas, pas été impliquées dans le processus de production de ces connaissances scientifiques (Allen et al. 2017, Kuchinskaya 2019). Il en résulte un décalage entre savoirs officiels et savoirs expérientiels développés par ces groupes qui « habitent » la pollution, ce qui est à l’origine d’une perte de confiance dans les experts, les élus et l’administration (Gramaglia 2023).

Plus récemment, ce décalage entre savoirs officiels et « savoirs expérientiels » des communautés locales (Gramaglia 2023, Akrich et Rabeharisoa, s. d) est à l’origine de reconfigurations sur certains territoires, notamment à travers l’essor de nombreux projets de sciences citoyennes et participatives, comme les toxic tours, proposés par des organisations promouvant la justice environnementale et des collectifs de riverain·es à des publics divers, les enquêtes d’épidémiologie populaire, la surveillance de la pollution à l’aide de microcapteurs numériques, de seaux aspirateurs ou encore de sentinelles (écorces de platanes, lichens, congres etc.). Ces différentes initiatives sont marquées par une forte « inventivité épistémique » (Ottinger 2023) visant à concevoir des concepts et des catégories scientifiques alternatives à l’expertise officielle qui permettent de produire de nouvelles formes de preuves à l’échelle des territoires et d’objectiver les connaissances des communautés locales sur les pollutions, ainsi que leurs effets sur la santé et l’environnement. La création de l’Institut Ecocitoyen pour la Connaissance des Pollutions de Fos-sur Mer et dans son prolongement la création en cours de plusieurs autres instituts constitue un indice de ces nouvelles formes de mobilisations citoyennes cherchant un nouveau rapport aux connaissances scientifiques.

S’inscrivant dans une perspective sociologique, anthropologique et historique, cette journée d'étude vise à interroger les différentes formes de savoirs participatifs et citoyens produits sur ces territoires, ainsi que leurs effets sur le travail des agences, de l’administration de l’État, tout comme sur l’action des autorités publiques. Y a-t-il une spécificité des sciences citoyennes en fonction de la matérialité des pollutions environnementales étudiées ? Dans quelle mesure ces nouvelles formes d’expertise parviennent-elles à négocier leur place dans le système institutionnel de production d’expertise déjà bien établi ? Quels sont les effets des sciences citoyennes sur l’action publique ? Cette journée vise aussi à s’interroger sur les publics impliqués dans ces projets participatifs et citoyennes, ainsi que sur leurs potentielles difficultés d’accès à la participation. En effet, de forts différentiels en termes d’allocation de capitaux économiques, culturels et scolaires ainsi que de disponibilité biographique peuvent structurer l’accès ou non à la prise de parole et à la participation des résident.es à ce type d’initiative. Ces formes de disponibilités ou d’indisponibilités biographiques sont bien souvent corrélées aux positions socio-économiques qu’occupent les riverains et travailleurs sur les territoires, mais aussi aux variables d’âge, de genre et de race. Des stratégies d’évitement systématique ou system avoidance (Brayne, 2014) de ces dispositifs peuvent être recensés, notamment de la part de publics vulnérables, marginalisés socialement et/ou présents de manière temporaire ou non sur le territoire, s’auto-excluant des mouvements car n’ayant pas l’impression et l’habitude que leur voix puisse porter et puisse être entendue par les décisionnaires politiques et les groupes industriels, ou que leurs expériences, à leur échelle, soient valorisables dans le cadre d’une mobilisation de plus grande ampleur. Par ailleurs, les organisateurs et organisatrices de ces initiatives sont souvent issus du monde universitaire et deviennent ainsi les principaux relais d’opinions sur ces questions, travaillant en tant qu’intermédiaires auprès de la presse pour publiciser les catastrophes sanitaires encourues. La question d’une distance sociale et spatiale entre les scientifiques et les populations, mais aussi entre administrateurs et décisionnaires politiques et les populations (Murphy, 2004) ne sont pas à négliger dans l’étude de la production des formes d’ignorance et de silentiation touchant ces territoires.

D’autres défis peuvent s’ajouter au montage, à la poursuite puis à la publicisation des résultats de ces projets de sciences participatives sur les territoires. On peut citer par exemple des enjeux de terminologie qui ne sont pas toujours consensuellement résolus entre les diverses parties prenantes à ces initiatives. L’usage de termes issus des sciences sociales renvoyant au lexique de la “violence environnementale” et de “violence lente” (Nixon, 2013 ; Davies, 2022 ; Le Naour et Bécot, 2023), à la “souffrance environnementale” (Auyero et Swistun, 2009), ou de la “toxicité” pour parler des risques sanitaires peuvent susciter de vives critiques, y compris de la part de chercheur·ses et de résident·es ne se reconnaissant pas dans ces termes pour plusieurs raisons (peur de la polarisation, implications juridiques et logique de responsabilité induite par l’emploi de ces termes, soucis de neutralité “scientifique”, intérêts industriels et politiques à ménager, catégories d’analyses enfermant l’ensemble des expériences de vie des résident•es sur le territoire à travers le seul prisme des risques, etc.). Cette journée pourra revenir sur ces tensions terminologiques et leurs différents enjeux.

Références :

Akrich, Madelaine et Rabeharisoa, Vololona. 2012. « L'expertise profane dans les associations de patients, un outil de démocratie sanitaire ». Santé Publique, 24 (1) : 69-74. https://doi.org/10.3917/spub.121.0069.  

Allen, Barbara, Yolaine Ferrier et Alison Cohen. 2017. « Through a maze of studies: health questions and ‘undone science’ in a French industrial region ». Environmental Sociology 3 (2): 134‑44. https://doi.org/10.1080/23251042.2016.1220850.

Auyero Javier et Debora Alejandra Swistun. 2009. Flammable: Environmental Suffering in an Argentine Shantytown. Oxford, New York : Oxford University Press.

Barbier, Laura. 2019. Une entreprise inaccessible ? Faire la preuve des pathologies environnementales par l’épidémiologie : l’exemple du nucléaire en Grande-Bretagne et en France. Thèse de doctorat, Université de Paris.  

Brayne, Sarah. 2014. « Surveillance and System Avoidance: Criminal Justice Contact and Institutional Attachment ». American Sociological Review, 79 (3) : 367-391. https://doi.org/10.1177/0003122414530398

Davies, Thom. 2022. « Slow Violence and Toxic Geographies: ‘Out of Sight’ to Whom? » Environment and Planning C: Politics and Space, 40 (2) : 409-427.https://doi.org/10.1177/2399654419841063.

Gramaglia, Christelle. 2023. Habiter la pollution industrielle. Expériences et métrologies citoyennes de la contamination. Paris : Presses des Mines.

Hess, David J. 2016. Undone Science: Social Movements, Mobilized Publics, and Industrial Transitions. Cambridge, Massachusetts, London : The MIT Press.

Henry, Emmanuel. 2017. Ignorance scientifique et inaction publique. Les politiques de santé au travail. Paris : Les Presses de Science Po. 

Henry, Emmanuel. 2021. La fabrique des non-problème - ou comment éviter que la politique s’en mêle. Paris : Les Presses de SciencesPo.

Kuchinskaya, Olga. 2019. « Citizen Science and the Politics of Environmental Data ». Science, Technology, & Human Values, 44(5), 871-880. https://doi-org.proxy.bu.dauphine.fr/10.1177/0162243919858669

Bécot, Renaud et Gwénola Le Naour (dir.). 2023. Vivre et lutter dans un monde toxique : violence environnementale et santé à l'âge du pétrole, pp. 49-86. Paris : Le Seuil.

Murphy, Michelle. 2004. « Uncertain Exposures and the Privilege of Imperception: Activist Scientists and Race at the U.S. Environmental Protection Agency ». Osiris, 19 (2) : 266-282. http://www.jstor.org/stable/3655244

Nixon, Rob. 2011. Slow Violence and the Environmentalism of the Poor. Cambridge, Massachusetts, London : Harvard University Press.

Ottinger, Gwen. 2023. « Ouverture. L’inventivité épistémique et les dilemmes de la protestation ». Dans Vivre et lutter dans un monde toxique : violence environnementale et santé à l'âge du pétrole, Renaud Bécot et Gwénola Le Naour (dir.), pp. 49-86. Paris : Le Seuil. 

Comité d’organisation :

Élodie Edwards-Grossi, IRISSO, Université Paris Dauphine - PSL.

Emmanuel Henry, IRISSO, Université Paris Dauphine - PSL, CNRS.

Justyna Moizard-Lanvin, IRISSO, Université Paris Dauphine - PSL.

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